Alchimie et psychothérapie (3) – La Pierre Philosophale

Article publié le 12/05/2014 | Jung

Alchimie et psychothérapie – La Pierre Philosophale

Selon Jung, les alchimistes avaient inconsciemment projeté dans la description de l’Opus alchimique ce qui se déroule dans le processus d’individuation. Ainsi, il y aurait un parallèle entre, d’un côté, le but des alchimistes qui était la réalisation de la Pierre Philosophale, et de l’autre, le but du processus d’individuation compris comme la réalisation de soi. Cette réalisation de soi étant médiatisée progressivement par une relation consciente avec ce que Jung nomme le Soi. En suivant ce parallèle, nous nous appuierons ci-dessous sur les propriétés de la Pierre Philosophale pour décrire les propriétés de cette relation.

Quaternité, Quinte essence et Problématique centrale

La Pierre Philosophale était décrite comme ayant une nature quadruple (minérale, végétale, magique et angélique). Sa production résultait de la réunion dans une equinte essence des quatre éléments (air, feu, eau, terre) séparés de la matière première lors de la création. Autrement dit, la totalité de la matière première s’y trouvait restaurée à un niveau supérieur.

D’un point de vue psychologique, la quaternité renvoie à l’ordre, la cohérence, à la réalisation. Elle décrit le sentiment d’achèvement qui accompagne la relation au Soi. Par ailleurs, la matière première d’une psychothérapie est la problématique centrale du thérapisant. Elle sera travaillée au moyen des diverses voies d’accès à l’inconscient. Finalement, la relation au Soi apparaîtra comme la restauration de cette problématique à un niveau unifiant (de quinte essence), et non plus déstructurant, ou déchirant. Ainsi, c’est précisément à l’endroit de la difficulté centrale que la relation au Soi peut advenir.

Faire de l’or – La relation au Soi

L’idée des alchimistes était d’accélérer le processus de la nature pour amener la matière à sa perfection. La Pierre était regardée comme ayant le pouvoir de transmuter tout métal impur en argent puis en or. Ces métaux étaient censés présenter des propriétés de cohésion et de stabilité supérieures. La Pierre devait aussi permettre la transmutation des silex en Pierres précieuses, dont une propriété est la beauté.

Parallèlement, dans la relation au Soi, l’ego trouve une stabilité et une cohérence du vécu qui va au-delà de ce qu’il peut produire à lui seul. À condition toutefois que cette relation ne devienne pas fusionnelle par identification. Dans ce cas en effet, tout se transformerait en or par simple contact. D’un côté, la relation au monde perdrait sa saveur de coïncidence entre éternité et temporalité. De l’autre, la relation au Soi perdrait sa propriété d’entraîner un changement de perception donnant de la valeur et de la beauté aux aspects les plus banals de la vie. Une sorte de sentiment divin emprunt d’éternité et de beauté prévaudrait alors, prélude possible à l’entrée dans la psychose.

Opus alchimique – Processus d’individuation

L’or vulgaire ou les pierres précieuses n’étaient pas le fin mot de l’Opus alchimique. Ce qui était visé était l’Or Philosophale. Or, d’une part, la philosophie est la recherche et l’amour de la sagesse. Et d’autre part, la pierre a des caractéristiques de solidité et de durée. Par conséquent, l’expression Pierre Philosophale renvoie à la recherche d’une sagesse qui s’incarne dans la durée. Ce trait se retrouve dans la relation du moi au Soi qui n’advient en effet que de manière progressive. Enfin, la Pierre Philosophale était censée avoir la propriété d’être un révélateur de la totalité de la nature. De la même façon, la relation au Soi entraîne la conscience progressive de liens entre l’ego et ses fondations transpersonnelles. Finalement, l’entrée dans la relation au Soi se vit donc comme un processus, une aventure intérieure.

L’aventure intérieure, un processus intemporel

La Pierre avait elle-même une longue aventure. Elle était dite avoir été possédée par Adam, Abraham, Moïse, Salomon et de nombreux autres personnages bibliques. Ceci pouvait par exemple expliquer la longévité de certains d’entre eux. De même, l’expérience de la relation au Soi s’accompagne le plus souvent du sens d’une participation à un processus intemporel. Par exemple à travers la découverte de son propre mythe dans un mythe antique, qui relativise les vicissitudes du quotidien.

Dans le même ordre d’idées, la Pierre avait aussi un aspect végétal sous lequel elle était vue comme un principe de vie, de croissance et de fertilité. De même, dans l’optique jungienne, le Soi est compris comme étant la source et l’origine de l’existence psychique. Et par ailleurs, dans la relation au Soi, le thérapisant trouve un partenaire interne avec qui vivre une aventure intérieure. Aventure qui entraîne vers la possibilité d’une vie « en abondance », c’est-à-dire vécue en plénitude.

Relation au Soi et union des opposés

La Pierre Philosophale était aussi dite être l’union de deux entités contraires, voir opposées, solaire et lunaire. Chacune comportant des aspects négatifs et positifs. Or, si le soleil peut être brûlant et destructeur, il apporte aussi la clarté de l’illumination et décrit la conscience spirituelle. De même, si la lune de par sa froideur peut avoir un effet glaçant, pétrifiant, elle renvoie aussi à l’intuition spirituelle.

La relation au Soi est elle aussi expérimentée comme une coincidentia oppositorum, une coïncidence des opposés. Dans un premier temps l’alternance des opérations de calcinatio et de coagulatio (voir l’article Alchimie et psychothérapie (2) – Les sept opérations) permet la prise de conscience graduelle que le processus thérapeutique fait partie d’un processus plus large et qui met en relation avec un centre dont la conscience émerge. Puis la relation s’accompagne progressivement d’une extension/illumination de la conscience et d’intuitions qui s’incarnent dans une ouverture à une dimension spirituelle. Assez souvent alors, lorsque cette ouverture advient, elle s’accompagne d’expériences numineuses.

Rien ne demeurera caché… L’émergence d’une sagesse intuitive

La Pierre Philosophale avait aussi le don d’ubiquité, ce qui entraînait que rien ne pouvait être caché à qui était en sa possession ; il pouvait notamment comprendre le chant des oiseaux… Ce don d’ubiquité lui permettait aussi de communiquer les choses de l’esprit sous forme d’images qui, si elles étaient comprises, devenaient des oracles. Enfin, la Pierre Philosophale pouvait donner accès à des capacités prophétiques.

Parallèlement, la relation au Soi peut revêtir deux faces. Elle peut être ressentie comme une menace pour qui tente de se voiler la face. Elle implique en effet de s’orienter volontairement vers une personnalité intégrée, sans aspects cachés, scindés. Mais cette relation peut aussi avoir un aspect attirant, car l’unification de la conscience peut donner accès à une sagesse intuitive et instinctive, une folle sagesse. Une des expressions de cette folle sagesse est de donner accès à des interprétations de rêve ou d’imaginations qui, en son absence, demeureraient inaccessibles (voir l’article La langue des oiseaux et les rêves). Une autre de ses expressions correspond aux expériences de synchronicité qui accompagnent souvent la relation au Soi.

Sagesse intuitive et synchronicités

Les phénomènes de synchronicité semblent indiquer que la relation au Soi induit l’entrée dans un ordre des choses qui se situe hors des principes d’espace, de temps et de causalité. Tout se passe comme si cette relation permettait l’accès à une sagesse qui transcende celle de l’individu (voir l’article Fonction Transcendante et Imagination Active). Mais de même que le pouvoir de transformation de l’esprit en image appartenait à la Pierre, le pouvoir imaginatif de la psyché dérive du Soi et n’est pas une fonction de l’ego. Aussi, l’imagination n’est pas à voir comme un moyen d’accès à la relation au Soi. Elle doit plutôt être vue comme le lieu de réception et d’observation attentive des images qui émergent de sa dynamique.

Un goût paradoxal

La Pierre Philosophale était aussi dite avoir aussi un aspect si subtil qu’elle ne pouvait pas être vue. Elle pouvait uniquement être perçue par le goût, la saveur, l’expérience… Cet aspect peut, par exemple, être mis en relation avec la psyché. La psyché n’est pas saisissable, elle ne peut pas être imagée adéquatement, elle n’est pas un objet susceptible – en tant que tel – de connaissance. Beaucoup la réduisent en conséquence à un ensemble de phénomènes neuropsychiques conditionnés de façon biologique, héréditaire, voire culturelle. De ce point de vue, elle n’est rien en elle-même et n’existe pas. Cela dit, ces propriétés sont plutôt à comprendre comme des propriétés de l’ego.

La psyché ne peut pas être vue. Mais ceux qui sont amenés à en expérimenter la réalité savent que si elle ne se laisse pas saisir, c’est parce qu’elle n’est pas de l’ordre d’un savoir, mais d’un sentir et d’un goûter intérieur qui sont à la base d’une relation vécue au Soi. On disait encore de la Pierre qu’elle était non-Pierre, ce qui renvoie à son aspect totalement paradoxal. Comme symbole du Soi, elle est ainsi le symbole du centre et de la totalité de la psyché. Une totalité à l’aspect paradoxal, en ce sens qu’elle est déjà présente, donnée, mais reste à réaliser. Autrement dit, la psyché est un mystère ; non pas une réalité incompréhensible, mais une réalité que l’on n’a jamais fini de comprendre.

Relation au Soi, rêves et imagination active

Selon les textes, la réalisation de la Pierre Philosophale permettait l’apparition d’anges. Et elle donnait le pouvoir de converser avec eux, à travers les rêves et les révélations. Par ailleurs, aucun esprit malfaisant ne pouvait approcher le lieu de sa demeure. Parallèlement, en thérapie jungienne la relation au Soi s’approche à travers les messages des rêves et l’imagination active. Deux moyens d’accès à un savoir qui se transforme peu à peu en relation.

On se rappellera par ailleurs que la Pierre Philosophale était une quintessence, une unification d’essence, et qu’elle correspond à ce titre à une unification de la personnalité. Cela permet d’expliquer les esprits malfaisants qui ne pouvaient approcher de la Pierre comme des complexes dissociés. Des complexes qui ne peuvent pas survivre dans la conscience du Soi, puisque celle-ci implique une personnalité sinon unifiée, du moins en voie d’unification.

Retour à l’origine

La Pierre Philosophale était aussi appelée nourriture des anges, viatique céleste et arbre de vie. Les anges, ce sont les messagers intérieurs divins. Le viatique céleste, l’eucharistie administrée à un mourant, offre au malade de s’unir au Christ, « le Premier-né d’entre les morts » (Col 1, 18). Enfin, pour comprendre l’image de l’arbre de vie appliquée à la Pierre Philosophale, il faut se souvenir que la vie éternelle, c’est connaître Dieu, vivre de sa vie (cf. Jn 17, 3). La Pierre Philosophale était ainsi censé donner accès à la vie divine.

D’un point de vue psychologique parallèle, la mise relation au Soi est ce qui permet de concrétiser les messages potentiellement disponibles dans l’inconscient. C’est-à-dire intégrer à un niveau vécu conscient les influx en provenance de son centre. Au moyen de l’interprétation de ses propres rêves par exemple. De même, l’établissement de la relation au Soi implique des morts successives à soi-même, à ses fixations égotiques, pour renaître à une vie de plus en plus authentique. Enfin, la relation de l’image de l’arbre de vie au processus d’individuation est que la relation au Soi est un retour à l’état perdu d’une totalité originelle. Une totalité qui n’est ni séparation de son propre centre, ni confusion avec lui. Il ne s’agit jamais de s’identifier à l’archétype du Soi.

Le cycle du processus d’individuation

Pour finir, la Pierre Philosophale était dite être elle-même la matière première de l’œuvre. Comme la Materia Prima, la Pierre aux multiples noms et qualités manifeste le même caractère de multiplicité dans l’unité que la matière de départ. Mais à la fin du processus, cette matière initialement informe est devenue une Pierre. Elle est devenue une réalité solide dans laquelle ont pu être intégrés les multiples fragments de la personnalité. Et cette réalité permet de faire une expérience du Soi et de soi (plus) unifiée.

L’image de la Pierre comme Materia Prima indique aussi que l’élan permettant de faire cet effort dérive d’une unité qui était présente dès le démarrage. Elle aura aussi été présente durant toute la durée du processus. Et il en aura été progressivement pris conscience. Enfin, les textes impliquent que l’unité une fois achevée doit à nouveau être rompue dans la multiplicité pour que la vie continue. C’est-à-dire que la fin du processus est à la fois la fin d’un cycle et un nouveau commencement. L’éveil au Soi n’est pas un but, une fin, mais l’entrée dans un processus, le début d’une relation au Soi entraînant une connaissance de soi sans cesse approfondie (voir l’article La psychothérapie jungienne et l’art d’apprivoiser le taureau (10)).

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