Rêves et non-dualité

Article publié le 01/05/2013 | Rêves

Quand je regarde à l’intérieur et que je vois que je ne suis rien, c’est la sagesse.
Quand je regarde à l’extérieur et que je vois que je suis tout, c’est l’amour.
Entre les deux ma vie s’écoule.
Nisargadatta Maharaj

Non-dualité, soi et sens de soi

Non-dualité est un terme dérivé du mot sanscrit Advaïta qui signifie non-deux. Selon les traditions non-duelles, le sens de la séparation (des autres, des choses…) ratifié par la pensée dualiste est illusoire et se situe à la racine de nos souffrances. De sorte que l’accès à la conscience qui réalise la nature non-duelle du réel y est vu comme la médecine ultime d’où toute guérison en profondeur émerge.

Le sens de la séparation peut se situer à de nombreux niveaux. Allant des paires duelles comme lumière/obscurité, jour/nuit… jusqu’à la séparation objet/sujet, matière/psyché. Bien que ces distinctions sont profondément enracinées en nous comme des évidences, il est possible de les voir comme des constructions mentales qui tentent de pallier un manque. Selon les traditions non-duelles, ce manque serait lié au fait que le sens de soi n’est pas fondé sur un « réel » ; il est sans fondement. Autrement dit, en lui-même, le « moi », le « je », n’est rien. Il est dénué d’existence propre et ne tient son existence que du faisceau de relations et perceptions dans lequel il est situé. Or non seulement nous n’en avons pas conscience, mais nous sommes absolument persuadés du contraire. Je pense, donc « je » est.

La nature ouroborique du manque

Le manque dont il est question se manifeste par une impression confuse de ne jamais réussir à être pleinement soi-même. Et, comme son origine intérieure reste non reconnue, il est sans cesse projeté dans le monde. Une tentative de le combler s’établit alors en un double mouvement d’agrippement à ce qui semble pouvoir le combler et de rejet du reste. Cela, jusque dans l’enchaînement des pensées dans lesquelles chacun se projette sans cesse inconsciemment, du simple fait de s’en situer comme l’auteur. Ces pensées étant de surcroit entretenues ou repoussées, en fonction de leur supposée contribution ou non au comblement de ce manque.

Ce processus constant d’attraction-répulsion et de projection crée le sens-de-soi. De ce sens-de-soi est simultanément inférée l’existence d’un soi possédant l’existence de par lui-même. Finalement, nous nous retrouvons avec un soi séparé du monde et en manque de lui-même, et qui favorise sans cesse les conditions de l’émergence de ce manque dans sa tentative de le combler.

Sens de soi, souffrance et oubli de soi

Solution psychanalytique

Le sens-de-soi vu comme une construction n’est pas réservé aux traditions non-duelles. On le retrouve en psychothérapie, par exemple, ou l’on parle de l’identité narrative et de sa reconstruction comme d’un effet possible de la cure. En psychanalyse, on peut se rappeler l’analyse de Lacan selon qui le sujet se constitue de façon continue dans le langage qui le précède. Il n’est en conséquence jamais réellement atteint. L’être existe par son manque à être. La cure doit alors (dans le meilleur des cas) conduire à la cessation de la recherche illusoire de complétude.

Solution non-duelle

Dans l’analyse non-duelle, la solution est autre. Si la construction du sens de soi est génératrice de souffrance, c’est parce qu’elle ne renvoie à rien d’existant réellement. Or, simultanément, rien ne peut sécuriser ce qui est sans existence réelle, puisqu’il n’y a précisément rien qui puisse l’être. Résoudre le problème ne consiste alors pas à cesser d’espérer y trouver une solution. Elle consiste à réaliser que ce qui semble être le problème est la solution. Réaliser l’inexistence réelle d’un sujet séparé d’un monde qui pourrait le combler.

Schématiquement, deux possibilités se présentent alors : soit aucun sujet séparé n’existe réellement, soit il n’y a que le sujet (qui ne peut en conséquence pas être séparé de quoi que ce soit). Dans le premier cas, la conscience n’est autre que ce qui est expérimenté et il s’agit de réaliser la vacuité du sujet  ; c’est l’alternative bouddhiste. Dans le second cas, tous les phénomènes sont une manifestation de la conscience ; c’est l’alternative de l’Advaïta Vedanta. Mais, dans les deux cas, il n’y a pas « deux ». C’est dans la réalisation – qui ne se réduit pas une compréhension – de l’unité de toutes choses que se situe le facteur de guérison. Lorsqu’elle advient, il n’y a qu’un, rien ne manque, tout est déjà comblé.

Oubli de soi et méditation

Le vécu non-duel n’a donc rien à voir avec une manipulation mentale qui permettrait de faire en sorte que l’esprit soit mêlé avec les objets de l’environnement. Il n’est pas ici question de « sentiment océanique ». C’est en même temps la vision de l’illusion de la séparation et de l’unité de toutes choses. Mais, ce n’est pas de l’ordre d’une expérience qui arrive à quelqu’un. C’est plutôt de l’ordre d’une non-expérience n’arrivant à personne. Au sens où sa réalisation n’advient qu’avec la disparition du sens-de-soi.

Pourtant, sa possibilité se cultive. Le sens-de-soi est créé-inféré par l’habitude de nous projeter-identifier dans les pensées. En conséquence, réaliser la non-dualité suppose de cesser de se projeter dans la prolifération des pensées qui s’enchaînent. Ce qui est d’ailleurs souvent traduit hâtivement par l’idée erronée selon laquelle méditer, c’est arrêter de penser. Méditer consiste plutôt à se situer au niveau ou personne en propre n’est là pour entretenir les pensées. C’est-à-dire à un niveau où le sens-de-soi n’est pas vécu comme l’expérience d’un « je » qui existe en lui-même ; mais se situe comme le point focal d’un faisceau de relations et de perceptions.

Il est ainsi possible d’opérer ce retrait des projections sans pour autant que les pensées cessent. On retrouve cette visée dans de nombreux exercices de méditation qui permettent de se retrouver comme donné à soi comme au (et par le) monde. On se contentera ici d’indiquer qu’il est aussi possible de s’y exercer à travers un travail de méditation des rêves. La méditation des rêves peut, en effet, être vécue comme une voie de réalisation de la non-dualité matière/psyché.

Travail non-duel des rêves

On se souviendra ici que dans l’analyse jungienne des rêves, on distingue l’analyse des images d’un rêve sur le plan de l’objet ou sur le plan du sujet. Dans l’analyse sur le plan de l’objet, le sens des différentes images est renvoyé à des éléments de la vie quotidienne du rêveur. Au plan du sujet, le renvoi se fait sur son monde intérieur et ses transformations. Le choix du plan d’interprétation entraîne alors une interprétation objective ou subjective. Mais il est aussi possible de méditer ses rêves en tendant vers une jonction des plans d’interprétation. Ce qui permet de prendre progressivement conscience des implications réciproques du monde matériel, de la psyché subjective et de la psyché objective.

En gagnant en profondeur, ce travail permet progressivement de voir tomber le sens de la séparation sujet-objet. Par exemple dans la survenue de synchronicités où la séparation matière/psyché semble s’évanouir. Il peut aussi conduire à un vécu plus stable de cette réalisation, sans conduire à une confusion fusionnelle avec le monde. Jung considérait qu’à la limite de l’expérience, c’est le moi, en sa qualité de point de référence, qui se dissout. Mais, le moi ne peut jamais coïncider avec le Soi, l’archétype des archétypes, origine et terme à la limite du processus d’individuation. C’est précisément l’endroit où Jung se sépare des traditions non-duelles. Au niveau non-duel il n’y a jamais eu deux pour coïncider.

Non-dualité et guérison

Une manière de décrire l’expérience de façon duelle ne permet pas d’accéder au non-duel. Le langage ne permet pas réellement de pouvoir s’exprimer autrement que de façon duelle. De sorte qu’en définitive, l’expérience en elle-même n’est pas susceptible de communication, mais de monstration.

Dans les traditions non-duelles, l’essence de l’être n’est donc pas un Soi qui serait comme leur fondement, mais toute l’existence, ce qui renvoie à un radical changement de perspective. En effet, si l’essence de l’être est réalisée comme toute l’existence, il devient impossible que quoi que ce soit manque. Mais, en-même temps, si est réalisé que n’étant rien en moi-même, je deviens tout, alors toute la souffrance du monde devient mienne, comme toutes ses déviances… Il ne s’agit alors plus de ma seule guérison, et je ne peux réellement guérir que si le monde guérit. J’ai dès lors à m’engager en ce sens. Cet engagement est un critère de vérification de cette réalisation.

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